Et si la gastronomie était l’érotisme de la table ?
Sujet: Editorial

Vous êtes épanoui, joyeux, dynamique, débordant d’idées, de projets, souriant aux autres, attentif aux instants de bonheur.
Vous êtes, même si vous l’ignorez, un gourmet de la vie.
Vous réagissez en gastronome.
Seule vous fait défaut cette culture du goût qui permet de mieux apprécier encore ce patrimoine culinaire français qui est le nôtre, fruit de milliers d’années de dialogue entre l’homme et la nature.
Depuis près de quarante ans, Le Guide des Connaisseurs, fondé en 1967, et premier magazine gastronomique du pays (nous fêterons bientôt de la plus succulente façon cette entrée dans l’âge mûr), explore le quotidien de nos assiettes avec un plaisir communicatif.
Et aussi l’histoire.
Le vin et le fromage, fleurons de l’identité gustative, sont les héritiers des moines cisterciens qui ont amélioré les procédés, étudié pendant des siècles les terroirs et les ressources.
Les grandes conquêtes ont permis d’heureuses découvertes.
L’Empire romain, en s’emparant de la Gaule y a introduit la poire, la noix, l’huile d’olive, la vigne et les amphores pleines de vin.
Les croisés, au XIIe et XIIIe siècles, ont rapporté en Europe les fruits à noyaux d’Orient : cerise, pêche, abricot.
Les navigateurs portugais ou hollandais ont rempli les cales de leurs bateaux, à l’autre bout du monde, de poivre, de cannelle, et autres rares épices.
La pomme de terre, la tomate, le maïs, l’ananas, le piment, la dinde, le canard de Barbarie nous ont été ramenés d’Amérique du XVIe siècle par les conquistadors.
Imaginons le temps qu’il a fallu pour mettre au point les mets qui nous enchantent, les huîtres chaudes au champagne, les harengs marinés, le tendron de veau braisé, le bœuf bourguignon, la tarte Bourdaloue aux poires, le cheesecake, le baba au rhum.
Il a fallu des siècles pour que la cuisine devienne un artisanat d’art, un instrument de plaisirs sensoriels
La cuisine d’aujourd’hui est à la soupe au chou et au lard de nos ancêtres ce qu’est l’érotisme « soft » aux secousses brutales de la reproduction…
La gastronomie réveille les assoupis du fourneau, ravive la mémoire des oublieux du produit vrai, s’oppose aux dérives de l’industrialisation : le pain de mie caoutchouteux, les boissons pleines de conservateurs et de colorants.
Les vrais gastronomes se réjouissant devant une côte de bœuf subtilement persillée et goûteuse, un pain à la croûte craquante, un vin naturel, sensuel, et délicat.
Rien n’est plus rassurant, à l’heure où des abrutis de la mauvaise bouffe jouent des coudes pour imposer leur loi et leur tambouille vomitive, que de pouvoir encore s’émouvoir devant une poularde avec label, dodue à souhait et savoureuse, et tous les plats qui embaument de la cuisine de terroir, bourgeoise et bistrotière, dans la meilleure tradition.
La gastronomie n’est pas seulement art de vivre.
C’est aussi une culture, une éducation nécessaire quand on voit la prolifération des fast-foods, des fromages pasteurisés, de la modernité hygiéniste, du puritanisme ambiant,  quand une génération entière de jeunes neurasthéniques n’a pas eu le bonheur d’être élevée dans les effluves salutaires et revigorants d’une vraie cuisine sensorielle, sapide et subtile.
Loin des salmigondis pseudo-créatifs, des snobismes délirants, des dérives de l’industrialisation, la défense du goût passe, plus que jamais, par la vérité dans l’assiette et dans le verre, par la gastronomie au quotidien.                                                              

Jacques Kother








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