Pierre Kroll : honneur au citoyen le plus sweet and sour du royaume
Sujet: A b?tons rompus

    

Aussi subtil qu’un espuma d’Hervé This, le gourou de la cuisine d’avant-garde, aussi aérien qu’une entrecôte à la Ferran Adrià et aussi piquant qu’un wasabi peas, Kroll à la plume la plus acide du royaume et l’humour le plus aigre-doux qui soit quand il nous croque à pleines dents. Et le pire de tout, c’est qu’on en redemande, nous les croqués et les croquants de tous bords.
Madame est servie, à nos risques et périls : que l’on passe à table !
    

Deux jours. Deux jours, au bas mot. C’est le temps qu’il faut pour se remettre d’une consistante rencontre avec Kroll. Avec Pierre plutôt, celui qui nous raconte Kroll, sans le savoir, sans s’en apercevoir. Au fil d’un dîner aux chandelles, au cœur d’une Venise imaginaire et mystérieuse créée dans le curieux petit restaurant « Le Thème », à Liège, où il nous donne rendez-vous, au fin fond d’une minuscule impasse liégeoise, celle de la Couronne.
 
Justement fort à propos, nous parlerons couronne, celle qu’il dessinée (pour la «Une» du Soir) sur la tête de notre pauvre Albert. Un monarque appelé à la rescousse mais qui ne sait plus où donner de sa royale tête en cette période d’embrouillamini intégral entre «grands penseurs» néerlandophones et francophones de notre tout petit pays ! 

18 août 2007. Dessin paru dans le journal Le Soir

N’empêche, tout honoré et tout souverain qu’il est lui-même sur le monde de la caricature belge, notre homme du jour n’en reste pas moins pétri d’humilité et d’une disponibilité qui font drôlement plaisir à voir, à vivre et à déguster à coup de grandes rasades généreuses d’humour et de dérision.

Les premiers pas de Pierre, enfant, se font en Afrique, entre moambe (c’est avec la langue au Madère, le plat de sa mère qu’il préfère) et ses deux soeurs. Ado, il les fera à Liège entre scoutisme et école tantôt laïque tantôt catholique (mère catho et père athée – ça existe et c’est chez lui!) Adulte, il les poursuit sur toute la Belgique (RTBF, Le Soir, Télémoustique mais aussi jadis Le Vif, RTL, etc.) entre Wallons et Flamands à caricaturer au cœur de toutes nos bourrasques politico-communautaires. C’est ce Pierre-là qui aura façonné le dessinateur, le caricaturiste, mais aussi, depuis le 15 août dernier, le tout nouveau Citoyen d’Honneur de la Cité Ardente.  
 
Deux jours, pour retrouver l’allégresse d’une plume étourdie par la passionnante loquacité de notre invité mais aussi par un rafraîchissant Pacherenc du Vic Bilh. Joli cru doré, remis au goût du jour et à la mode il n’y a pas bien longtemps tel son frère rubis qu’est un robuste Madiran (Château Barréjat 2004) que Pierre connaît comme étant l’un des plus vieux vins de l’Hexagone.
 
Tiens, il s’y connaît en raisin fermenté,  Kroll ?
Ben … quand même un peu, nous avoue-t-il mais j’aimerais bien en savoir plus.
 
Des cours d’œnologie alors ?
Non, pas le temps et puis, je trouve que c’est un peu un loisir de « beauf », trop à la mode, trop couru aujourd’hui.
Cela dit, j’aimerais en suivre des cours, en découvrir encore des choses. Une vie ne suffit pas pour tout apprendre. La vie d’aujourd’hui nous en demande beaucoup. Nous devons être performants et connaisseurs en quantité de domaines sans avoir le temps suffisant pour ce faire. L’œnologie, l’informatique, tous les sports … et le flamand ! Si j’avais du temps, je préfèrerais apprendre le vin plutôt que réapprendre le flamand ! 
 
Avez-vous l’habitude ou le temps d’inviter à dîner chez vous ?
On n’est pas très mondains à la maison. On ne s’inscrit pas dans des circuits d’invitations à tout va et puis pourquoi créer des obligations de dîners et de remise d’invitations ? Moi, je préfère recevoir les amis sans tralala, sans obligation, sans repas à la clef. Et si dîner il y a, à mon initiative, c’est pour leur faire découvrir, par exemple, la moambe de ma mère. Mais, les amis n’apprécient pas toujours ce genre de cuisine. J’en ai un qui m’a dit qu’il croyait manger de la boue. Alors, c’est un Côtes du Rhône que je rapporte de France et que j’offre aux amis de passage à la maison.

Kroll et l’étiquette
Loin d’être à cheval sur les conventions, d’être à l’étiquette par rapport aux traditions, à la bienséance, le dessinateur préféré des belges s’est tout de même adonné à un exercice difficile il y a quelques années. Sans caricature, sans vexer personne et surtout dans la bonne humeur qui le caractérise. Exercice qui lui permit de travailler avec l’un des meilleurs sommeliers du pays (demi-finaliste du Concours du Meilleur Sommelier d’Europe et du Monde en 2000 et 2002) que fut Michel Delrée ! Excusez du peu !
C’est pour une belle idée que j’ai professionnellement rencontré Michel Delrée, nous confie-t-il avec fierté. Un jeune propriétaire (du Domaine de la Dourbie dans le Languedoc) nous avait demandé, à Michel un assemblage, à moi une illustration.
Commande difficile car il fallait en très peu de traits et avec humour évoquer l’aspect festif d’un vin un peu cher, sa nature généreuse et conviviale… en évitant de faire penser aux cuites et saouleries que cela signifie souvent ! Après longue réflexion, j’ai dessiné un petit bonhomme tout souriant levant haut ses mains garnies d’un beau flacon et d’un verre. Justement, à l’image d’un copain qui vient vous voir en vous amenant toute son amitié à arroser d’une bonne bouteille ! Le vin de l’étiquette s’appelait « Galapian », c’était donc l’idéal de dessiner un petit gars sympa. Entre nous, je n’ai jamais eu l’occasion de le goûter.

 
Cabrel et le « Southern Comfort » ? Vous connaissez ?
Mais voilà que tout d’un coup, l’air de ne pas y toucher, Kroll « le novice » (à d’autres, me direz-vous) se met à poser des questions. Aïe, aïe, aïe, ça risque de faire mal. On n’aurait peut-être pas dû le resservir de Madiran car moi, le « Southern Comfort », je n’ai jamais entendu parler.
Alors et Cabrel ? M’interroge-t-il ? Ben … oui (la honte est à son comble – je dois vraiment avoir l’air cruche). Et voilà qu’il y va de son savoir en nous racontant que dans une chanson (« Besoin d’Equilibre »), Cabrel évoque cette liqueur de whisky bien connue aux States. D’ailleurs, les Américains, en auront aussi fait les frais de sa question. Surtout le barman de San Francisco à qui il commanda ce breuvage, visiblement juste pour s’amuser de la réponse. Car après tout, il n’est pas très whisky, ou alors très peu, ou alors en jouant au poker ou alors… mais bon, là on restera au vin et fort heureusement, l’heure tardive de la fin du repas ne nous entraînera pas à en reprendre un dernier pour la route.
D’ailleurs, parlant de route, voilà justement Guillaume, le fils aîné du sieur Kroll. Sympa, il vient rechercher son paternel (néanmoins avec la voiture de celui-ci), refusera un verre mais goûtera tout de même le Château Barréjat 2004. Sans grande conviction et visiblement avec encore beaucoup de chemin à faire sur la longue route de l’apprentissage du divin breuvage. Normal, car à 19 ans, on doit encore en être à évoquer les omelettes à tête de Simson que lui concoctait son dessinateur de père. Normal aussi, car qui conduit ne boit pas et qui boit se fait ramener at home par son Bob préféré, par exemple. De là, Messieurs Kroll (père et fils), l’un des avantages de prendre de l’âge avec celui, bien sûr avec le temps, de toujours se bonifier comme un tout grand cru.

L’impact du dessin
Nourri d’actualité politique, Kroll l’est certainement plus que n’importe qui d’autre. Sans cesse plongé dans la presse écrite, dans les journaux télévisés ou dans les potins les plus caustiques du moment, il nous donne gentiment en pâture, par dessins interposés, nos dirigeants politiques, nos acteurs de l’actualité les plus caricaturaux quand ce n’est pas de nos propres travers qu’il s’amuse.
Le dessin le plus difficile à imaginer aura été, pour lui, celui de l’assassinat des petites Stacy et Nathalie. Seul, un crayon posé au côté d’une gomme aura pu se faire le témoin de son refus de dessiner l’indescriptible. Et puis, il y a encore cet autre dessin dont il se souvient pour lui avoir apporté nombre de réactions. Celles des téléspectateurs de l’Ecran Témoin au début des années 80. Alors que l’on y traitait des enfants du divorce, il dessina une crèche dans laquelle Joseph demandait à Marie qui garderait le petit Jésus s’ils devaient se séparer. Beaucoup de réactions lui permirent de comprendre l’impact réel du dessin médiatique sur un sujet encore quelque peu tabou à l’époque. Et là comme ailleurs, il nous confirme ne jamais avoir voulu provoquer mais plutôt avoir toujours souhaité montrer, à sa façon, les choses qui l’attristent lui aussi.
 
Kroll et l’Orange Bleue
Pour l’heure, c’est à la création de son album 2007, le treizième,  qu’il s’affaire. Non sans avoir déjà concocté une nouveauté, un agenda pour 2008. Publiés l’un et l’autre chez Luc Pire, l’agenda mêle, à raison d’un dessin par semaine, reprises et inédits. L’album reprendra, lui, comme chaque année les meilleurs dessins parus dans Le Soir, Télémoustique et réalisés en direct dans Mise au Point sur la RTBF. Son titre (provisoire actuellement) serait «Au pays des oranges bleues…».

Kroll et les restos


Pierre Kroll avec le chef du Thème,  Thierry Honhon
 
Difficile de trouver temps et lieu de rencontre avec Kroll. Il ne cuisine pas vraiment, donc sa cuisine perso, n’y pensons pas. Il n’a pas le temps de suivre un cours de cuisine style le tout nouvel « Atelier des Chefs » à Bruxelles, donc on oublie,  ou encore il n’est pas très resto et dès lors n’a pas des dizaines d’adresses à conseiller à Liège.
Bien que … deux feront parfaitement l’affaire. Et plus qu’il n’y pense encore.
A l’époque étudiant en architecture, il fit partie d’un trio de copains ayant imaginé le restaurant « Amour, maracas et salami ». L’infrastructure est toujours là, telle quelle, et Pierre s’y rend de temps à autre pour cette cuisine vraie, ses plats traditionnels et ses préparations de terroir qu’il regrette de ne plus trouver ailleurs, comme du veau Marengo, du bœuf gros sel, du petit salé aux lentilles (sa préférence) ou même des andouillettes.
Une excellente adresse pour de vrais connaisseurs de bonne cuisine de tradition, nous lancera-t-il. Les vacances aidant, ce ne sera finalement pas notre destination.

Il y a aussi « Le Thème »  que je connais depuis vingt ans. C’est un endroit unique où le décor change totalement tous les six mois. J’aime bien cet espace et j’en ai déjà fait l’éloge dans différents magazines me demandant mes adresses favorites. Il y a là-bas une imagination débordante chez l’architecte d’intérieur Thierry Huygen, concepteur des thèmes de la décoration ainsi que chez le propriétaire Michel Bebelman donnant les moyens à Thierry de créer de tels environnements aussi insolites que différents à chaque fois. Quant au chef, Thierry Honhon, il adapte lui aussi sa cuisine au thème du moment. Cette fois, ce sera de la cuisine italienne. 



Va pour « Le Thème » et, aubaine du jour, ce sera justement le soir de notre passage que l’adorable maison de bouche change complètement son décor. De « Ma sorcière bien aimée », le thème deviendra ce soir-là, « Venise et l’intrigue policière ». Parfait, l’enquête sur notre invité d’un soir pourra commencer sous les meilleurs auspices et dans l’atmosphère la plus romanesque qui soit. Que demander de plus pour tenter de percer le mystère du citoyen liégeois le plus apprécié, visiblement, de toute notre francophonie ?
Rencontrer Kroll est une chance, il est vrai, le croquer en serait une autre, mais avant de telles perspectives, l’avoir mis sur le gril aura, réellement, été un pur bonheur de jubilation et de franche camaraderie!
 
Joëlle Rochette
Dessins : Pierre Kroll
 
Photos : Lucien Krauss



Dessin exclusif de Kroll pour Le Guide des Connaisseurs
            





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